Cette interview a été publiée il y a deux ou trois ans sur un journal franco-portugais, Portugal Express
, qui n'existe plus. Je ne trouve plus mon exemplaire du journal, donc je vous
colle ici la version originale, qui avait naturellement été corrigée et améliorée dans la version finale. Cengiz Aktar a publié le 13 décembre un article sur Libération
: Nicolas et les turcs.
On pourrait se convaincre que la Turquie fait déjà, en quelque sorte, partie de l’Europe en écoutant Cengiz Aktar. Ce professeur d’études européennes à l’université Galatasaray d’Istanbul est
parfaitement à l’aise si on lui p

arle en anglais aussi bien qu’en
français, et de temps en temps il arrive jusqu’à glisser dans la conversation quelques petits mots en italien.
En France a été publié sous sa direction le livre, signé par huit intellectuels turcs, « Lettres aux turco-sceptiques », où il démolit toutes les raisons des adversaires de l’entrée de
la Turquie dans l’Union Européenne. Et pour le faire, dans cet ouvrage ciblé pour un public francophone, Aktar s’amuse à montrer combien de choses la Turquie a en commun avec la France.
Nous l’avons rencontré à Istanbul.
Vous êtes un partisan convaincu de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne. Mais quels seraient les avantages pour les européens ?
Moi j’utilise une formule inverse, je ne dis pas « La Turquie va entrer dans l’Europe », je dis « La Turquie deviendra un pays de l’Union Européenne ». C’est une appréhension
spatiale totalement différente. Parce que dans l’expression « entrer dans l’Europe » vous avez cette idée que les Turcs vont aller vers l’Europe, ou aller en Europe. Ce n’est pas ça.
Les turcs vont rester ici et vont devenir des citoyens de l’Europe, mais en Turquie. Je crois que cela est essentiel. Mais pour répondre à votre question, qui est d’ailleurs en rapport avec ce
que je viens de dire, il y a un aspect binaire dans cette relation, je crois, parce que les européens pensent être censés donner quelque chose au turcs, pensent qu’ils vont être obligés
d’accueillir les turcs, qu’ils vont être obligés de payer des subventions pour l’agriculture turque, qu’ils vont devoir payer des sommes colossales en fonds structuraux. Donc ils voient cette
relation comme une relation unidimensionnelle.
En fait, ce n’est pas du tout ça. Si la Turquie a beaucoup à gagner de l’Europe, notamment par rapport au fait de devenir un pays démocratique, stable, économiquement et politiquement parlant, un
peu comme la Grèce, le Portugal et l’Espagne dans les années ’80, l’Europe aussi a à gagner beaucoup de la Turquie, et c’est un peu de ça que ce livre parle, que ce libre élucide et essaie de
montrer au lecteur francophone en fait, que cette affaire-là est pour le bénéfice de tous. On essaie de montrer un peu les aspects « matériels », mais ce n’est pas seulement ça :
ce n’est pas seulement la jeunesse turque qui va aider à payer, en travaillant, les retraites des vieux européens.
Je crois qu’une Turquie européenne est l’antidote de la guerre, des barbaries, de la guerre des civilisations. Je crois que l’Europe aura l’occasion de montrer à la terre entière qu’elle sera
capable de composer avec un pays différent, mais à partir du moment où ce pays accepte ses valeurs démocratiques et politiques. L’Europe a vraiment une chance historique. La Turquie a une chance
certainement de pouvoir devenir européenne et l’Europe a vraiment une chance inouïe de pouvoir composer avec ce pays différent et de pouvoir montrer ainsi à la terre entière que ce n’est pas un
club de riches chrétiens, dont le seul but est de conserver la richesse spirituelle et matérielle passée.
Et à l’homme de la rue, qui voit les turcs comme une menace (en italien il y a une ancienne expression, « mamma li turchi » qui en quelque sorte montre qu’il existe encore une
peur atavique), qu’est-ce que vous dites ?
Il faut que les européens comprennent une bonne fois pour toutes que, quand ce pays va devenir membre de l’Union Européenne, les turcs ne vont pas débarquer en masse en Europe prendre le peu de
travail qui reste aux européens. Quelqu’un qui habite à Antalya, et qui n’arrive pas à trouver de travail à Antalya, évidemment maintenant est tenté d’aller en Europe. Mais cet homme d’Antalya,
ou d’Izmir, qui n’arrive pas à trouver de travail aujourd’hui parce que les conditions économiques ne le permettent pas, le jour où, grâce à la dynamique européenne, il va pouvoir trouver un
travail à Antalya et à Izmir, pourquoi irait-il nettoyer les toilettes à Hambourg, par exemple, où il ne fait même pas beau ?
On parle souvent de droits de l’homme à l’égard de la Turquie. Vous pensez que ce sujet-là aura vraiment un poids dans les négociations ?
Oui, certainement, mais enfin la Turquie a déjà énormément changé ces cinq dernières années, a montré qu’elle était capable de se réformer, de respecter les droits de l’homme comme en Europe. Il
s’agit de faire confiance à la Turquie. Tout n’est pas parfait, loin de là, mais il ne faut pas sous-estimer la force de la dynamique européenne. En fait l’Europe est en train de réaliser en
Europe de l’Est et dans toute cette région limitrophe ce que les américains essaient de réaliser par la force. L’Europe est en train de réaliser ça par la douceur et par la négociation et par le
dialogue. En fait le « grand Moyen Orient » de l’Europe est déjà en marche. C’est-à-dire cette coquille vide, cette idée américaine qui ne correspond à rien, est en train de se réaliser
en Turquie, avec ou à travers le respect des critères de Copenhague.
Récemment en Turquie a eu un énorme succès un roman de politique-fiction, « Tempête de métal », où la Turquie fait la guerre aux Etats-Unis et le pire est évité grâce à
l’intervention de l’Union Européenne et la Russie. Est-ce que cela est un signe d’une prise de conscience parmi les turcs de ce que vous venez de dire, c’est-à-dire que les européens sont en
train de faire par la douceur ce que les Etats-Unis ont essayé de faire par la force ?
Les turcs se sont rendus compte pour la première fois avec la guerre en Iraq que les Etats-Unis étaient peut-être un partenaire stratégique, mais étaient surtout un danger pour la Turquie, et
donc la guerre en Iraq a beaucoup aidé à développer cette conscience, c’est sûr, et cela continue, d’ailleurs, avec l’autre voisin qui est l’Iran.Je crois que c’est très important.
Alors que la politique étrangère et les alliances se modelaient jusqu’à présent autour de l’Otan, assorties d’une allégation sans failles au grand maître américain, depuis 1945, mais aussi du
fait de leur force – mais pas seulement, parce que les européens ne voulaient pas de la Turquie –, je crois que cet état de choses est en train de changer.
Au sujet de la question kurde : les kurdes aujourd’hui ne pensent plus, en général, ni à l’indépendance ni à l’autonomie, mais la plupart d’eux veulent entrer vite dans l’Union
européenne parce qu’ils envisagent une Europe des peuples et des régions, donc ils espèrent plutôt en une décentralisation de la Turquie.
Mais c’est la voix de la raison. Je crois que l’instrument par excellence de la démocratisation c’est ce qu’on appelle la « politique régionale » et ce que cette politique régionale
permet de réaliser. La même chose est valable pour Chypre. Si on pouvait résoudre le problème chypriote à travers la mise en place d’une politique régionale forte, on aura peut-être épargné tout
ce remue-ménage de ce plan et d’autres, on aura probablement évité tout ce processus extrêmement lourd. Mais bon, il ne faut pas oublier d’un autre côté que le concept de fédéralisme n’existe pas
dans ces terres-là, c’est vraiment un concept étranger, je dirais, au Moyen Orient et à l’Est de l’Europe, donc en ce sens peut-être qu’une politique régionale forte et volontariste pourrait en
effet être une solution.
La Turquie sera un chapitre très difficile à gérer parce que c’est un pays très centralisé, c’est comme la France, et il va falloir vraiment changer toutes les habitudes administratives, et cela
ne va pas être facile. Et la politique régionale, d’ailleurs, avec l’agriculture, sont les deux chapitres sur lesquels la Turquie aura beaucoup de mal à harmoniser sa législation et ses pratiques
avec celles de l’Europe.
Justement, l’agriculture. Pour s’adapter aux critères européens, la Turquie pourrait être obligée de baisser dramatiquement le nombre de personnes employées dans le secteur agricole. Tout
cela dans la courte période ne va-t-il pas provoquer plutôt des dégâts au turcs, comme la montée du chômage et par conséquence des tensions sociales ?
La solution réside dans l’agriculture biologique. Je crois que l’agriculture biologique est la réponse adéquate à la transformation nécessaire et obligatoire de l’agriculture turque. Parce que
l’agriculture biologique, d’abord elle protège la nature ; ensuite elle utilise une main d’œuvre importante, beaucoup plus importante que l’agriculture conventionnelle, et c’est un avantage,
justement, pour résorber tous ces travailleurs agricoles ; et puis, troisièmement, les produits de l’agriculture biologique sont très demandés en Europe. Voilà la solution. Je crois que les
négociations de la Turquie sur le chapitre « agriculture » devraient se dérouler sur cette base et en prenant en compte cet objectif essentiel. Parce que si la Turquie fait comme la
Pologne a fait, c’est-à-dire de simplement réformer son agriculture, mécaniser, abolir les petites exploitations, privilégier les grosses exploitations etc., on va avoir sur le tapis quelques 7
millions de chômeurs en plus, dont on ne saura rien faire, parce que ils ne sont pas qualifiés, il ne connaissent rien, ce sont des paysans, personne n’en veut, ils ne peuvent pas aller en usine
parce que il n’y a pas une usine qui peut employer autant de personnes, il n’y a plus une industrie qui puisse employer autant de personnes… Donc, vraiment la solution pour la Turquie et pour
l’Europe passe par l’agriculture biologique. Je crois que la Turquie devrait devenir le grenier aux produits biologiques de l’Europe.
Mais la Turquie, est-ce qu’elle n’aurait pas plus d’avantages à rester seule, tout en réalisant les mêmes réformes demandées par l’Europe ?
Vous parlez de la dynamique interne. Non, la dynamique interne turque est insuffisante pour transformer le pays, exactement comme la dynamique interne de l’Europe centrale et orientale récemment,
ou encore celle de la Grèce, du Portugal et de l’Espagne dans les années ’80. Il ne faut pas avoir honte de cela, il y a des raisons historiques. Les dynamiques internes de ce pays ne permettent
pas de moderniser, de normaliser ce pays. Exactement comme les autres, d’ailleurs. Eux non plus ils ne pouvaient pas le faire tous seuls.
Notre premier ministre Silvio Berlusconi a dit « Oui à la Turquie dans l’Union Européenne mais oui aussi à Israël ». Qu’est-ce que vous en pensez ?
Non, franchement, ce n’est pas du tout la même chose. La notion de l’Europe du président du Conseil est une notion extrêmement diluée où l’Europe est considérée vraiment comme un grand marché.
Mercato point final. Je crois que ce n’est pas cette Europe-là qui va pouvoir devenir une force politique à côté des Etats-Unis, ou de la Chine, au 21ème siècle. Cette
Europe-là, elle n’a pas d’avenir, et la Turquie, d’ailleurs, il faut plutôt la cadrer et la concevoir comme un élément essentiel de cette « Europe puissance », de cette Europe politique
qui va se mettre en place en ce début du 21ème siècle.
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